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Partie n°2: Les milliard de la seringue

Les milliard de la seringue

« Attaquer notre vaccin c'est attaquer la France.»

Jean Yves Garnier, président de Pasteur Vaccin, après un article sur le vaccin contre l'hépatite B, 1983.
« La vaccination c'est bon pour la santé, c'est bon pour les actionnaires. »
Rapport annuel de Rhône-Poulenc sur sa filiale Pasteur-Mérieux.

Mars 1942, Washington DC. Cela fait quatre mois que les États-Unis ont déclaré la guerre aux puissances de l'Axe. L'attaque cuisante des japonais sur Pearl Harbor a marqué les esprits et les nouvelles sont mauvaises. Dans le Pacifique, l'empire du Soleil-Levant vient de conquérir les Philippines, java, Bali et les Indes-Orientales. En Europe, les soldats du Reich avancent sur les marches de l'Est et ne sont qu'à deux cents kilomètres de Moscou.

Pourtant, les responsables du service de santé de l'armée américaine n'ont que faire des conquêtes

d'Hitler et de l'empereur Hirohito. Réunis en urgence à Washington depuis plusieurs jours, ils doivent faire face à une épidémie foudroyante qui expédie par dizaines de milliers les soldats dans les hôpitaux militaires, avant même qu'ils n'aient été envoyés en opération. Les rapports en provenance des unités livrent le même diagnostic : jaunisse aggravée, en clair le foie de milliers de GI est au bord de l'intoxication. L'infection virale se traduit par une grande fatigue, une coloration jaune de la peau et des douleurs aux articulations. À la surprise des experts, l'épidémie s'est déclenchée au même moment dans différentes villes des ÉtatsUnis, là où sont stationnées les troupes, ne frappant que les militaires. Les hôpitaux civils n'ont rien remarqué d'anormal.

Seul espoir, il semble que la maladie ne soit pas mortelle, mais les GI perdent plusieurs semaines au lit en attendant de rejoindre leurs unités. Ordre a été donné d'identifier l'origine de l'infection et surtout de tenir secrète l'affaire. La thèse d'une arme bactériologique expérimentée par les puissances de l'Axe, un moment retenue, est rapidement écartée. En recoupant les déplacements des troupes et l'historique des dossiers médicaux, les détectives en blouse blanche finissent enfin par découvrir un point commun à tous ces malades : trois mois et demi plus tôt, ils ont reçu un vaccin contre la fièvre jaune, fabriqué à partir de sang humain prélevé sur des volontaires d'écoles de médecine. Ce ne serait pas la première fois qu'une contamination de ce type se déclarerait. Les annales de médecine rapportent qu'en 1863, dans la ville allemande de

Brême, deux cents marins avaient attrapé une jaunisse après avoir reçu une vaccination contre la varicelle contaminée par un agent inconnu.

L'hypothèse devient vite une certitude, des donneurs porteurs de la jaunisse ont contaminé les lots de vaccins. Le 15 avril 1942, le médecin commandant en chef du service de santé ordonne la suspension immédiate de toute vaccination contre la fièvre jaune ainsi que le rappel et la destruction des lots en circulation. L'épidémie de jaunisse continue jusqu'en juin, touchant des malades vaccinés peu de temps avant l'interdiction, puis disparaît comme par enchantement au cours des mois suivants. Trois cent trente mille militaires ont été contaminés par l'agent infectieux de la jaunisse dissimulé dans le vaccin. Quel était ce mystérieux vecteur de transmission ? La solution de l'énigme ne sera révélée que quarante-trois ans plus tard par les scientifiques.

En 1985, des épidémiologistes de plusieurs instituts américains lancent une vaste étude' sur les soldats rescapés du conflit. Ils prélèvent le sang d'un millier de vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Ces hommes n'ont pas été choisis au hasard : un groupe a reçu le vaccin contaminé de 1942 et un autre a bénéficié d'une injection d'un lot pur. Surprise, les analyses de sang révèlent la présence du virus de l'hépatite B chez 97 % des hommes du premier groupe contre 13 % du second.

Le scandale de Willozubrook

Ironie de l'histoire, la plus grande épidémie d'hépatite B jamais enregistrée dans un pays occidental sur une période si courte a été provoquée par la main de l'homme. Et, en plus, par un vaccin ! A la suite de cette affaire, des équipes de chercheurs vont continuer à travailler sur l'agent vecteur de la jaunisse et son éventuelle parade.

Les virus hépatiques infectent l'homme depuis des milliers d'années. Des chroniqueurs grecs rapportent des épidémies de jaunisse cinq siècles avant Jésus-Christ 2, mais il faut attendre la seconde moitié du xxe siècle pour que la médecine identifie les membres de cette famille de virus. Très différents les uns des autres, ils se nomment par les lettres de l'alphabet: A, B, C, D, E, F, G, etc., les plus répandus étant les trois premiers.

Cette recherche s'effectuera parfois en bafouant allègrement les règles élémentaires de la morale et débouchera sur un scandale retentissant aux ÉtatsUnis. En 1955, le docteur Saul Krugman et son équipe lancent une vaste étude sur les maladies hépatiques dans un institut d'enfants handicapés mentaux de Willowbrook, situé dans la proche banlieue de New York. Ce genre d'école est connue depuis de nombreuses années par les médecins pour abriter des épidémies sporadiques de jaunisse galopante. Le docteur Krugman prélève systématiquement le sang des jeunes pensionnaires pour identifier les agents de propagation. II réussit à identifier deux types d'hépatites qui seront par la suite classées en virus A et B.

Seulement, pendant treize ans, l'équipe a inoculé sciemment des souches de virus aux enfants qui entraient à Willowbrook ! Les parents, qui avaient signé des décharges, croyaient qu'on leur administrait des vaccins expérimentaux... L'affaire fut révélée au début des années soixante-dix 3. Willowbrook devint synonyme de honte et l'institut ferma ses portes. Saul Krugman fut défendu par nombre de ses confrères. L'argument majeur était: que pèsent quelques centaines de handicapés mentaux, qui de toute façon auraient contracté les virus, face à des millions de vies pouvant être sauvées par la découverte d'un vaccin ? À partir de ce genre de justification, d'autres scandales d'expérimentation médicale ne pourraient-ils être excusés, comme, dans l'Alabama, ces médecins de Tuskegee qui ont refusé de soigner la syphilis chez une centaine d'hommes noirs pendant quarante ans, sous prétexte d'observer l'évolution de leur maladie, ou, dans la prison d'État de l'Oregon, ces soixante-sept prisonniers dont les testicules furent irradiés de 1963 à 1971 afin d'étudier le comportement de leurs spermatozoïdes, sans oublier, dans les années soixante, certains cancérologues du jewish Hospital de Brooklin, qui inoculèrent des extraits de cellules tumorales à des patients séniles pour observer l'évolution de leurs cancers. Les affaires de Willowbrook et de Tuskegee forcèrent les autorités américaines à durcir leur dispositif éthique sur l'expérimentation humaine. Toutefois, cette ségrégation médicale une minorité n'a aucun droit face aux intérêts du plus grand nombre demeure malheureusement une constante dans la santé publique. Nous la retrouverons lors des campagnes de vaccination hépatite B.

Un virus sournois

À la fin des années soixante, grâce aux travaux de Krugman et de ses continuateurs, les chercheurs connaissaient mieux le virus de l'hépatite B. Cet ennemi minuscule, d'environ 42 nanomètres, formé d'une coque de lipides et de protéines contenant un filament d'ADN circulaire - son patrimoine génétique - migre vers le foie au moment de l'infection, s'agrippe aux cellules de l'organe grâce à ses « crampons », des protéines de surface, et y injecte son ADN qui parasite celui de la cellule, s'y intègre, et détourne à son profit le programme génétique. La cellule du foie est alors transformée en usine de fabrication de nouveaux virus qui s'attaquent à d'autres cellules.

Heureusement, le corps possède une panoplie perfectionnée de défense contre cet ennemi sournois : le système immunitaire qui met en jeu des cellules et des molécules multiples chargées d'attaquer le virus et de détruire les cellules infectées. Dans 90 % des cas, le malade guérit naturellement au bout de quelques semaines et l'infection disparaît. C'est ce qui est arrivé à la majorité des Gl. Seul remède connu : le repos et prendre son mal en patience.

Dans 10 % des cas, la maladie peut toutefois devenir chronique. L'organisme ne parvient pas à se débarrasser du virus et le foie ne peut plus se régénérer. Parmi ces malades malchanceux, une partie resteront porteurs sains sans souffrir de la maladie et, au final, quelques-uns, un cas sur mille ou dix mille, développeront des cirrhoses et des cancers du foie. La menace est cependant jugée sérieuse et les spécialistes rivalisent pour trouver le vaccin * qui débarrassera le monde de cette menace.

* L'injection d'un vaccin stimule la production d'anticorps par l'organisme qui la reçoit sans entraîner la maladie liée au virus. Par la suite, le système immunitaire garde en mémoire cette sécrétion d'anticorps spécifique et, plus tard, au moment d'une infection du vrai virus, la personne vaccinée pourra se défendre et vaincre la maladie. C'est pourquoi un vaccin n'est efficace que contre un type de virus et pas un autre.

Les Américains possèdent alors une sérieuse longueur d'avance. Ils bénéficient de l'appui de leur gouvernement mais aussi de la puissante firme Merck. Pourtant, en 1975, c'est une équipe de Français qui annoncent la découverte de l'injection salvatrice. Il s'agit de jeunes chercheurs de la faculté de Tours, Philippe Maupas, Alain Goudeau, Jacques Drucker (le frère de l'animateur de télévision) et Pierre Coursaget.

Pour prouver l'efficacité de leur vaccin, ils n'hésitent pas à se l'injecter sans attendre les autorisations. Une attitude plutôt courageuse. Le vaccin fonctionne bien et aucune réaction néfaste immédiate n'est observée. « Nous avons eu les premiers le cran de tenter l'expérimentation chez l'homme, prenant de vitesse des équipes de renommée mondiale », expliquera plus tard le professeur Alain Goudeau .

Le vaccin est fabriqué à partir du sang de malades de l'hépatite B. Une révolution. Jusqu'à cette découverte, les vaccins traditionnels, celui de la polio par exemple, étaient des injections de virus entiers rendus inactifs ou tués.

Pour l'hépatite B, les chercheurs français utilisent l'antigène, c'est-à-dire une partie de l'enveloppe du virus extraite du sang humain puis purifiée pour éliminer d'éventuelles contaminations. Cette découverte est due en grande partie au procédé de purification trouvé par Alain Goudeau, « un truc génial », selon son ami Philippe Maupas.

Alléché par la découverte, l'Institut Pasteur conclut un accord financier et prend le relais pour lancer à grande échelle la fabrication du précieux vaccin en investissant plusieurs dizaines de millions de francs dans les chaînes de production. L'Hevac B, c'est son nom commercial, obtiendra l'autorisation de mise sur le marché six ans plus tard, en mars 1981. Entretemps, la firme américaine Merck, concurrent redoutable de Pasteur, met au point son propre vaccin issu aussi de sang de malades.

Très vite des nuages s'amoncellent. D'abord les processus de fabrication sont trop lents - plus de dix mois - en raison des contrôles fastidieux pour éviter toute contamination virale ou protéique par le plasma. Ensuite, Pasteur est obligé de courir les centres de transfusion européens pour s'approvisionner en sang de porteurs d'antigène, une population relativement rare en France à cette époque. Résultat, le vaccin coûte horriblement cher, dix fois le prix d'un vaccin polio, et reste donc hors de portée des populations du tiers-monde. Ni l'OMS ni l'Unicef n'ont les moyens de commander en masse des doses aux laboratoires.


1983, le vaccin qui donne le cancer gay

Alors que le célèbre Institut fête la deuxième année de commercialisation, le 17 juin 1983, Le Nouvel Observateur publie un article inquiétant sur la présence éventuelle d'un agent contaminant (à l'époque, le virus HIV n'était pas identifié) dans les plasmas d'origine américaine. Une mystérieuse épidémie décime alors la communauté homosexuelle des grandes villes américaines. Le journaliste souligne le danger de l'utilisation de ce sang pour les transfusions et la fabrication du vaccin hépatite B. En effet, les vaccins étant fabriqués à partir du sang de malades contaminés par l'hépatite B, ces derniers sont souvent atteints par ce mal inconnu. L'une des sources principales du sang destiné à la fabrication des vaccins proviendrait de la communauté homosexuelle de New York.

Dix jours plus tard, le 27 juin 1983, Libération accuse Pasteur de s'être procuré du plasma américain qui pourrait transmettre le « cancer gay ». Une longue enquête de quatre pages révèle que l'Institut Pasteur aurait fabriqué un lot de vaccins contre l'hépatite B à partir de sang d'origine américaine et donc susceptible d'être contaminé. En outre, la firme n'aurait pas prévenu ses clients européens de l'origine de ce plasma. Pasteur réplique en organisant une conférence de presse. « Attaquer notre vaccin c'est attaquer la France », tonne Jean Yves Garnier, président de l'Institut Pasteur. Il reconnaît toutefois l'importation de 2526 litres de plasma des États-Unis, dont 856 litres auraient déjà été utilisés pour des vaccins. Il réfute une quelconque présence d'agents contaminants car les procédés de purification inactiveraient tout agent viral. « Nous préférons la politique de la violette, qui est discrétion et modestie, à la politique de l'orchidée qui est vanité et se faire voir », explique Jean Yves Garnier.

La polémique se poursuit dans le monde entier. « Je suis effrayé par la puissance de la presse ! » s'exclame le professeur Raymond Dedonder, directeur de l'Institut Pasteur Fondation. « Il faut que la presse laisse tomber ce mauvais polar », ajoute un scientifique français 5. Certains soupçonnent le concurrent américain Merck de tirer les ficelles de cette affaire. À commencer par l'un des inventeurs du vaccin français, le professeur Alain Goudeau

« Les Américains exploitent de manière éhontée la presse française'. » Ou encore le professeur Jacob, prix Nobel, affirmant que cette « volonté de nuire nuisait en fait à la recherche biologique française » et que « ce n'était sans doute pas par hasard » si la société Merck, fabricant du vaccin concurrent de celui de l'Institut Pasteur Production, voulait mettre son vaccin sur le marché européen. Sur le plan international, c'est la catastrophe, Pasteur perd plusieurs marchés et les ventes s'écroulent.

Il est vrai qu'en coulisses Pasteur et Merck se livrent une bataille effrénée pour la commercialisation de leur vaccin dans le monde. Les deux firmes bataillent non seulement pour trouver des clients mais aussi pour s'approvisionner en sang humain, indispensable à la fabrication du vaccin. Les Français soupçonnent l'Organisation mondiale de la santé de rouler pour les Américains. L'OMS réplique en accusant la France de n'avoir pas donné toutes les informations sur l'origine des plasmas utilisés. La prestigieuse revue médicale Nature se fait l'écho, dans plusieurs numéros, de cette guerre. Bien vite, les études montrent une absence de contamination et mettent un terme à l'affaire''.

C'est alors qu'intervient la seconde révolution la découverte du premier vaccin transgénique de l'histoire de l'humanité, qui va déverser des milliards dans les caisses de l'industrie du vaccin. Un tournant capital, essentiel pour comprendre la stratégie à marche forcée de vaccination mondiale.

Le vaccin transgénique affole les investisseurs

Transgénique, un mot sulfureux, qui suscite la peur chez les uns et de fantastiques espoirs chez les autres. Bien avant que les déboires ne s'accumulent sur le vaccin plasmatique, des équipes de chercheurs anglo-saxons travaillaient sur un autre procédé de fabrication : la recombinaison transgénique.

Transgénique signifie insertion d'une séquence de patrimoine génétique d'un organisme (bactérie, virus, cellule) dans celui d'un organisme receveur par des méthodes artificielles provoquées par l'homme. Dans le cas du vaccin de l'hépatite B on a utilisé la levure, celle du boulanger et des brasseurs de bière. Les chercheurs ont dupliqué un gène issu du virus de l'hépatite B. Ce gène, sous la forme d'un microscopique fil d'ADN, est inséré dans le génome de la levure qui va devenir une usine à fabriquer la protéine du virus. La protéine est récupérée, purifiée des contaminants et mélangée à une solution vaccinale avec quelques produits chimiques chargés de stabiliser la suspension.

Cette technique révolutionnaire décuple la vitesse de fabrication du vaccin, abaisse sensiblement les coûts et surtout élimine la course pour se procurer du sang, dans des conditions parfois douteuses. En 1985, avec leur vaccin recombinant, l'Engerix B, les laboratoires anglo-américains SmithKline-Beecham font une entrée fracassante sur le marché et prennent de vitesse les deux géants Merck et PasteurMérieux qui régnaient jusqu'alors en maîtres sur l'hépatite B.

Merck sort rapidement son vaccin recombinant et Pasteur contre-attaque avec retard avec le Genhevac B, découvert par l'équipe du professeur Tiollais. Exit la levure, les Français utilisent des cellules... d'ovaire de hamster chinois ! Ces cellules d'ovaire piquées à l'ADN d'hépatite B ont la particularité de se multiplier indéfiniment, comme des cellules cancéreuses.

Une firme pharmaceutique est régie par les mêmes lois qu'un fabricant de voitures, de savonnettes ou de téléviseurs. Elle doit prévoir un retour sur investissement de manière à récupérer sa mise initiale et engranger par la suite des bénéfices. Dans le cas du vaccin hépatite B, la mise de fonds a été colossale : SmithKline-Beecham a mis un milliard de francs sur la table' L'investissement des deux autres firmes est du même ordre. Tout professionnel du marketing pharmaceutique connaît les deux règles fondamentales pour gagner de l'argent. Many people to buy : on fabrique le médicament à condition qu'il existe des clients. D'après les études scientifiques, l'hépatite B est un fléau responsable de deux millions de morts par an. Plus d'un milliard d'humains ont été ou seront en contact avec le virus. Many people with many money : des clients certes mais pas des pauvres. Là, ça se gâte, car l'hépatite B ne ravage que... les pays du tiersmonde. 90 % des contaminations et des morts recensés sont localisés dans les pays en voie de développement. Or, le vaccin est vendu à un prix exorbitant pour ces pays : 140 francs la dose, 560 francs les quatre injections pour se faire immuniser, soit le salaire moyen sur six mois d'une personne vivant dans une zone touchée par l'hépatite B. Autant dire que les milliards investis nécessiteront, pour être remboursés sur de tels marchés, une centaine d'années.

La solution est vite trouvée : vendre le vaccin en priorité aux pays occidentaux. Problème : les statistiques épidémiologiques n'indiquent pas une hausse de l'épidémie dans les pays riches mais une persistance de la transmission du virus dans les groupes dits à risques : essentiellement les toxicomanes, les transfusés, les homosexuels à multiples partenaires, les immigrés, etc. À la rigueur, les professionnels de la santé. On est très loin de la cible intéressante : le grand public.

L'homme par qui le miracle arrive

Intervient alors un véritable miracle pour les laboratoires. Dès 1987, au moment où leurs vaccins sont autorisés sur les marchés, des chercheurs démontrent que le virus est beaucoup plus dangereux qu'on ne le croyait. Il menacerait de s'étendre, dans les pays développés, chez les adultes hétérosexuels, les enfants et les adolescents. Il convient donc de prendre des mesures d'urgence avant l'épidémie, dans la droite ligne de la propagation du sida qui a très largement débordé les populations dites à risques. C'est logique. À un petit détail près : nombre de ces études ont été supportées financièrement par les firmes qui fabriquent les vaccins.

Un homme et son équipe ont une influence déterminante, le professeur Harold Margolis, chef du service hépatite B au CDC, Center of Diseases Control, d'Atlanta. Ils ont, en effet, inventé la stratégie théorique d'éradication du virus de l'hépatite B en affirmant, dès la fin des années quatre-vingt, que les stratégies de vaccination des seuls groupes à risques n'avaient pas été efficaces aux États-Unis. Il fallait donc vacciner tous les bébés, les enfants et les adolescents, et continuer avec les groupes à risques pour espérer éradiquer le virus de 90 % en l'an 2015.

Pour appuyer ce modèle théorique, le CDC se base sur des études mesurant l'ampleur de l'épidémie. L'une d'elles mérite que l'on s'y arrête. Elle recense les déclarations d'hépatite B aiguë dans quatre comtés des États-Unis, à Jefferson (Alabama), Denver (Colorado), Pinellas (Floride) et Pierce (État de Washington), de 1981 à 19889. Chaque malade livre ses pratiques (homosexuelles, hétérosexuelles, toxicomaniques) et son groupe ethnique.

Que révèle cette étude ? Dans trois comtés sur quatre, les hépatites aiguës baissent ! Sur un comté seulement, celui situé dans l'État de Washington, elles augmentent chez les hétérosexuels (+ 38 % ) et chutent chez les homosexuels (62 %), une différence due au fait que les homosexuels ont vite modifié leurs pratiques sexuelles (utilisation de préservatifs, rapports sans échange de sperme) en raison de l'épidémie de VIH. N'oublions pas qu'entre 1982 et 1988 nous sommes en pleine époque sida, présenté dans un premier temps comme une maladie « gay ». Si les homosexuels se protègent, les hétéros n'ont pas tout de suite le réflexe « capote » et contractent l'hépatite B par voie sexuelle. Cette analyse est confirmée par la hausse parallèle, chez ces hétérosexuels, de cas de syphilis.

Autre catégorie touchée par une hausse d'hépatite dans cette enquête : les toxicomanes, dont la contamination est due à l'échange de seringues souillées. En fait, les bénéfices du vaccin sont seulement validés par la baisse des cas d'hépatite B chez les professionnels de la santé. Si l'on est fidèle, si l'on se protège quand on mène joyeuse vie, si l'on utilise des seringues neuves quand on abuse des paradis artificiels... on ne risque pas d'attraper le virus !

Pas tout à fait, car les chercheurs ont découvert qu'un tiers des malades d'hépatites B ne sont pasidentifiés. « Les taux les plus hauts d'endémie du virus sont associés à des personnes à bas revenus économiques (...). La prévalence de l'infection est cinq fois plus importante chez les Noirs que chez les Blancs. » Même constatation dans les populations d'origine hispanique à faibles revenus économiques. Traduction : les pauvres, les Noirs et les immigrés sont les plus durement frappés par la maladie et présentent des contaminations inconnues liées au faible niveau des ressources avec leur corollaire en manque d'hygiène!

Ces observations vont conduire Margolis et ses collègues à réclamer la vaccination massive de toute la population ! « Ces groupes à risques sont difficilement atteignables, la seule solution consiste à promouvoir une vaccination universelle », recommandent-ils. En l'espace de deux ans, ces chercheurs publieront une quinzaine de communications allant dans ce sens dans les revues médicales les plus prestigieuses.

S'il s'était agi de chercheurs espagnols, français ou suédois, il est probable que ces recommandations n'auraient eu aucun impact, mais, dès lors qu'elles émanaient du CDC, l'organisme de santé publique le plus prestigieux du monde, celui qui fut un modèle dans l'épidémiologie du sida, l'impact était énorme. Surtout supporté par le lobbying des industriels.

Des hommes d'influence

Le lobbying constitue la clé de voûte de l'opération hépatite B. Les Anglo-Saxons en sont friands, plus que les Latins qui voient là un terme ambigu, synonyme d'influence, de pression, de persuasion. A partir de 1987, le vaccin transgénique étant une réalité, les laboratoires vont financer des centaines d'études et de colloques scientifiques sur les dangers de l'hépatite B pour favoriser la vaccination dans les pays développés.

Les congrès sont un élément capital dans la stratégie des industriels. « Si les congrès ou les ouvrages que vous avez parrainés sont de qualité, vous vous bâtissez une crédibilité institutionnelle et scientifique auprès d'un public susceptible de prescrire un jour vos médicaments », explique Michel Ogrizek, président Europe du réseau de relations publiques Edelman 1°. Le parrainage prend diverses formes

billets d'avions mis à la disposition de l'organisateur ou des invités, réservations d'hôtels, prise en charge de la location d'une salle de congrès. Tout cela coûte fort cher et représente environ 10 % des frais de lancement d'un médicament.

Une remarquable enquête du magazine télévisé de M6, « Capital », en 1998, démontait les rouages du système. Les journalistes filmaient à l'aéroport de Roissy les comptoirs d'enregistrement pour un vol à destination d'un congrès médical aux ÉtatsUnis. Les panneaux d'accueil de délivrance des billets n'étaient pas au nom des compagnies aériennes mais de laboratoires pharmaceutiques. Les médecins hospitaliers invités reconnaissaient d'un air gêné qu'ils n'avaient pas les moyens de se payer le billet et l'hôtel et encore moins de les faire prendre en charge par leur hôpital.

L'immense majorité des réunions sur les dangers de l'hépatite B a été sponsorisée par les trois fabricants du vaccin, Merck, Pasteur-Mérieux et SmithKline-Beecham. La liste qui suit met en parallèle les colloques et les décisions de l'OMS et des États sur la politique vaccinale contre l'hépatite B.

1986 : création d'une task force de médecins européens contre l'hépatite B, présidée par le professeur Goudeau, l'un des inventeurs du vaccin, et financée avec l'aide de fondations américaines. « Ce groupe d'experts fait du lobbying pour introduire la vaccination et aider à la création de "mass markets" », peut-on lire dans l'une des pages du serveur Internet de l'OMS. Il existe plusieurs autres groupes de lobbying comme le HBVB ou le HFI, tous financés par les fabricants de vaccin.

1987 : le groupe d'experts Hepatitis Technical Advisory Group recommande l'intégration du vaccin hépatite B dans le programme mondial de vaccination.

1988 : symposium international sur les hépatites virales organisé à New York, sponsorisé par la firme Merck. Le même jour, à San Francisco, un autre colloque est payé par le concurrent SKB.

1989: à Genève, où siège l'OMS, les experts mondiaux se réunissent pour la première conférence internationale sur l'éradication de l'hépatite B. Quui est le coprésident du congrès ? Le docteur Francis André, directeur scientifique de la firme Smith Kline-Beecham, sponsor du colloque. Le docteur André prononce ces paroles prophétiques : « On peut prévoir des demandes de l'ordre de plusieurs centaines de millions de doses à court ou moyen terme. »1989 : colloque international de Paris sur le vaccin hépatite B. « Je suis reconnaissant aux nombreuses organisations et aux laboratoires pharmaceutiques pour leur généreuse participation financière », annonce Pierre Coursaget, président du congrès. Parmi la liste des donateurs : SKB et Pasteur Vaccins.

1990 : Barcelone, colloque international sur les hépatites virales. Sponsor : SKB. Depuis un an, les publications scientifiques sur l'hépatite B et le vaccin se sont multipliées. Pour comprendre ce qui se passera en France quatre ans plus tard, il suffit de se plonger dans la lecture du Monde du 16 mai 1990. Un article de Jean Yves Nau affirme : « L'éradication mondiale est aujourd'hui permise. » Que déclare le professeur Alain Goudeau, l'expert en chef européen de l'hépatite B ? « À mon avis, tout cela prépare d'une certaine manière le terrain à une vaccination universelle contre l'hépatite B. Je pense que la prochaine étape sera l'inscription de cette vaccination en tant que vaccination obligatoire. On arrivera en effet bientôt à penser qu'il est bon, pour une personne donnée, d'être vaccinée, compte tenu de la possibilité, à cause notamment de la transmission sexuelle, d'être un jour ou l'autre dans une situation à risque.

- En d'autres termes, il s'agit là d'une préfiguration du modèle de vaccination contre le sida ?

- Bien sûr, et les producteurs de vaccin réfléchissent dans cette optique. La vaccination contre l'hépatite B préfigure deux autres vaccinations, celle contre l'herpès et celle contre le sida, du moins si l'on parvient à mettre au point ces deux vaccins. »

Toujours en 1990, en novembre, le dixième colloque de la section virologie est consacré aux virus des hépatites. Organisé à l'Institut Pasteur de Paris avec édition d'un ouvrage où figurent des remerciements à SKB pour sa participation.

1991 : année décisive, l'OMS demande à tous les pays d'inclure le vaccin hépatite B dans les programmes de vaccination, au plus tard en 1997. La France rend obligatoire la vaccination des médecins et professionnels de santé. Le CDC ainsi que l'AAFP, American Academy of Family Physicians et FAAP, American Academy of Pediatrics, recommandent la vaccination des enfants.

1992 : symposium international organisé à Vienne par SKB sur l'hépatite B. « Une réunion dont le but nullement caché est de lancer le vaccin », indique Le Monde. L'Italie décrète la vaccination obligatoire des bébés. Cinquième conférence de consensus sur les hépatites virales organisée à Paris par l'Association pour la formation continue en pathologie infectieuse, AFORCOPI, parrainée par Pasteur-Mérieux et SKB.

1993 : sixième conférence de consensus sur les hépatites virales. Sponsor : SKB. En décembre, Forum de médecine de l'adolescence au palais des Congrès, porte Maillot, avec une journée sur l'hépatite B financée par SKB. Toujours la même année, congrès international de Cannes sur l'hépatite virale, sponsorisé par les deux fabricants.1994 : la France entre en croisade.

Le parrain nippon sauve le monde

Philippe Douste-Blazy n'a donc pas sorti cette vaccination de son chapeau. Il n'a fait que s'inscrire dans une logique mondiale dictée par l'OMS.

Pour lutter contre les maladies à travers le monde, l'Organisation mondiale de la santé bénéficie d'un budget de 2,5 milliards de francs versés principalement par les pays développés. 60 % de cette somme est englouti dans le fonctionnement de la machine (salaires, frais administratifs, entretien, locations de locaux, etc.), ce qui conduit les responsables à quémander des rallonges aux pays membres et de l'argent frais à de généreux donateurs.

Qui a financé les réformes de l'OMS en 1998 avec une enveloppe de 18 millions de francs ? La fondation Rockefeller. Tout argent est bon à prendre du moment que c'est pour soulager l'humanité souffrante, et parfois on ferme les yeux sur l'origine exacte des fonds. À Genève, au siège de l'Organisation, trône la sculpture en bronze de la tête du milliardaire japonais Ryoichi Sasakawa, mort en 1995, le plus gros mécène de l'histoire de l'OMS. Pendant des années, sa fondation a versé des dizaines de millions de dollars pour aider l'OMS à éradiquer des fléaux aussi mortels que la lèpre.

L'OMS évite avec pudeur d'évoquer le parcours pittoresque du vieux philanthrope : fondateur d'un parti fasciste avant-guerre, le Korusui Taishuto ; emprisonné après la guerre comme criminel de guerre puis reconverti comme champion de la lutte anticommuniste ; organisateur de trafics divers et de courses de hors-bord qui assureront sa fortune et sa respectabilité, avant qu'il ne trébuche sur un projet touristique malheureux d'île à fantasmes pour hommes d'affaires japonais. Ce proche du sulfureux révérend Moon, qui n'a jamais ménagé ses soutiens financiers aux grandes causes humanitaires, était devenu au fil des ans l'un des financiers de l'OMS. Mais les mécènes de l'envergure d'un Sasakawa sont rares et les entreprises restent les soutiens les plus actifs.

Le bilan de l'OMS est plus que mitigé, les maladies continuent de décimer allègrement les populations du tiersmonde, les associations non gouvernementales (MSF, Médecins du Monde, etc.) se sont multipliées pour pallier les carences, et la catastrophe du sida a montré qu'elle était incapable de gérer ce type de dossier. Les Nations unies ont dû créer une autre organisation, l'Onusida, pour rattraper les erreurs commises. Dans ce contexte peu glorieux, les programmes de vaccination apparaissent comme l'une des réussites incontestables de l'Organisation, avec en particulier l'éradication de la variole et prochainement de la polio. L'OMS en fait sa vitrine. S'il n'y avait pas eu ces succès spectaculaires, l'existence même de l'OMS se poserait, ce qui fait dire à certains qu'elle devrait s'appeler l'OMV, Organisation mondiale de la vaccination.Seulement voilà, qui fournit les millions de doses de vaccin pour le tiers-monde, le plus souvent à prix bas - dix fois moins que dans les pays occidentaux - quand ils ne sont pas donnés purement et simplement ? I .es quatre grandes multinationales du vaccin : Merck, SKB, Pasteur-Mérieux, Lederlé. Qui est la première entreprise donatrice en dotation extra-budgétaire ? Le fabricant d'un vaccin contre l'hépatite B Merck, pour 180 millions de francs.

On peut dire, et c'est tout à leur honneur, que ce sont ces firmes qui ont conduit à l'éradication des maladies en taillant dans leurs marges. Résultat, les industriels du vaccin et les responsables des maladies infectieuses collaborent étroitement depuis plus de trente ans. Les programmes mondiaux de vaccination sont réalisés dans la plus parfaite entente et il est hors de question pour l'OMS de se mettre à dos ces entreprises. C'est une question de survie. Inversement, les firmes ont besoin de l'imprimatur de l'OMS pour imposer leurs vaccins dans les pays, car elle représente un gage de sérieux que les autorités de santé publique peuvent difficilement remettre en question.

La relance du marché

À côté du BCG, de la grippe, de la rougeole, l'hépatite B peut passer aux yeux du public pour un vaccin mineur. Erreur, du moins en matière financière. Dès qu'il a été lancé dans les pays occidentaux avec l'aval de l'OMS, ce produit est devenu le champion au box-office des ventes mondiales, toutes catégories confondues. Il a révolutionné le secteur, redonné un coup de fouet à une industrie souffreteuse, et attiré en masse les investisseurs.

Jusqu'au milieu des années quatre-vingt, le marché de la vaccination se traîne poussivement. Dans les pays occidentaux, on vaccine essentiellement les enfants contre les maladies traditionnelles, polio, BCG, tétanos, etc., à des prix raisonnables. Les pays du tiers-monde, pour la plupart insolvables, reçoivent des dons massifs de l'OMS et de l'Unicef, euxmêmes fournis par les firmes. En 1974, l'OMS avait lancé un généreux programme mondial d'éradication des maladies, le PEV, Programme élargi des vaccinations, qui visait ni plus ni moins l'élimination de toutes les maladies évitables grâce aux vaccins. Avantage pour les fabricants : les volumes achetés étaient très importants, plusieurs millions de doses par commande. Inconvénient : les prix d'achat étaient calculés au plus juste, quasi le prix de revient.

« Les acheteurs institutionnels, tels que les ministères de la Santé ou l'Unicef, ont longtemps imprimé à l'industrie des vaccins un rythme bureaucratique et des méthodes de travail conservatrices, avec pour résultats des marges faibles, peu de croissance et d'innovation. À l'époque, pour les industriels, le vaccin n'était qu'un marché très marginal sans grandes perspectives d'avenir. Les investisseurs ne se bousculaient pas pour mettre des capitaux dans la recherche et le développement », explique Claude Allary, responsable marketing vaccination du cabinet de consultants Arthur D. Little".

De grosses sociétés pharmaceutiques telles due Glaxo ou Wellcome revendaient leur département vaccin jugés non profitables. Pendant longtemps, le profil des chercheurs et des salariés de l'industrie du vaccin était différent des autres sociétés pharmaceutiques. Ils se sentaient investis d'un idéal et beaucoup de médecins et biologistes arpentaient les pays du tiers-monde, souvent dans les régions les plus pauvres, pour aider les populations à livrer bataille contre ces fléaux. Du Brésil au Bénin, de l'Iran en Mongolie, les baroudeurs de la vaccination ont forgé une légende à part dans l'histoire de la médecine. Prestigieuse aux yeux de l'opinion mais sûrement pas auprès des investisseurs et du monde économique où l'on se souciait comme d'une guigne de l'éradication de la polio chez les enfants sénégalais.

« À l'heure actuelle, les vaccins n'ont pas de perspectives d'avenir. On ne vaccine pas deux fois les gosses », expliquait lucidement en 1980 Charles Mérieux, PDG de l'Institut Mérieux avant qu'il ne fusionne avec l'Institut Pasteur .

L'arrivée du vaccin transgénique contre l'hépatite B bouleverse la donne. En 1992, un an après le visa de l'OMS, il arrive en tête des ventes mondiales avec 4 milliards de francs, loin devant la grippe et le ROR (rougeole, oreillons, rubéole). « On se rend compte de l'importance du vaccin hépatite B en constatant qu'il représente le principal chiffre d'affaires de l'industrie avec près de 600 millions de dollars de ventes annuelles. Ce vaccin s'inscrit, et c'est la première fois pour ce type de produit, au premier rang mondial des ventes de produits pharmaceutiques toutes catégories confondues. » Cette analyse, qui date de 1994, fut rédigée par Patrick Poirot et JacquesFrançois Martin, experts marketing, dans un numéro spécial des Cahiers Santé sur la vaccination.

À la différence des autres vaccins, celui contre l'hépatite B présente trois caractéristiques incomparables : le prix, entre 100 et 140 francs l'injection, soit trois à dix fois plus cher que les vaccins standards; le nombre ahurissant de rappels, une injection tous les cinq ans pendant toute la vie ; la base, non seulement les enfants mais, aussi, et c'est une première, les adultes de tous âges.

Les responsables financiers évaluent le potentiel pour un individu au long de sa vie. Quatre injections à la naissance : au total 330 francs. Un rappel tous les cinq ans, soit vingt et une injections jusqu'à, en moyenne, soixante ans : 2 200 francs. Soit un total, par individu vacciné, de 2 530 francs. Sachant que le laboratoire touche 60 % du prix de vente, cela fait espérer un gain final de 1 800 francs par individu à naître. On arrive à une facture à long terme de dizaines de milliards de francs! Un business d'enfer et, en plus, des rentrées d'argent stables d'une année sur l'autre. Tous les cinq ans, le jackpot. « Ce vaccin recombinant hépatite B a triplé à lui seul la taille des marchés nationaux des vaccins », souligne Claude Allary.

À partir du début des années quatre-vingt-dix, l'argent coule donc à flots des seringues. Les pays développés sont mobilisés et les trois multinatio
nales pharmaceutiques se sont jetées dans la bataille pour le contrôle de la poule aux neufs d'or. L'américain Merck (chiffre d'affaires 1997 100 milliards de francs), l'anglo-américain SKB (60 milliards de francs) et le français PasteurConnaught (6 milliards) qui appartient au groupe Rhône-Poulenc.

En 1995-96, le marché mondial des vaccinations valait 18 milliards de francs et l'hépatite B représentait la moitié des ventes. SmithKline-Beecham se taillait 25 % du gâteau, suivi par Pasteur-MérieuxConnaught 21 % et Merck 15 % 13, d'autres firmes plus petites se partageant les 40 % restants. C'est en Europe que la situation de monopole était la plus flagrante. Les Français, alliés à Merck, trustaient 45 % du business contre 30 % pour SKB.

En clair, les trois quarts des vaccins vendus dans l'Union européenne sont aux mains de... deux sociétés. Dans aucun autre secteur de l'économie on ne trouve une telle situation de domination avec si peu d'acteurs. Une position de force enviée par les autres géants de la pharmacie dont les parts de marché restent éclatées.

Qui sont ces colosses de la vaccination ?

Bataille de titans

MSD, encore appelé Merck. Longtemps le premier laboratoire pharmaceutique mondial, aujourd'hui troisième, mais qui reste en tête pour les bénéfices (19 milliards de francs). La firme de Whitehouse, dans le New jersey, s'est vu décernée par le magazine Fortune le titre de société la plus admirée des États-Unis. Une gloire non usurpée : en pleine récession de la guerre du Golfe, la firme affichait un bénéfice en hausse régulière (+ 19 %) sur plusieurs années. Un résultat qui représente bon an mal an 20 % du chiffre d'affaires

MVD, la Merck Vaccine Division, la branche qui fabrique et commercialise les vaccins, a accompagné la croissance du groupe. En 1989, le chiffre d'affaires vaccination était de 1,4 milliard de francs, sept ans plus tard il atteint 3 milliards. Si le laboratoire possède une gamme complète de vaccins (polio, varicelle, haemophilus, etc.), celui de l'hépatite B occupait la position de pointe. « Les ventes ont été importantes avec le Recombivax HB », en 1992, note le rapport annuel de 1993. Une année de croissance due au fait que le gouvernement américain a recommandé la vaccination des groupes à risques et des nourrissons. Une recommandation qui a valeur d'obligation : trente-huit États ont voté une loi imposant aux enfants qui veulent entrer à l'école d'être vaccinés contre l'hépatite B. L'année suivante, le rapport annuel dévoile les revenus estimés de leurs trente premiers médicaments. Le Recombivax est classé dans la catégorie entre 100 et 500 millions de dollars. « Malgré une concurrence intense, le Recombivax HB a réalisé de fortes ventes », ajoute le rapport annuel du laboratoire, et encore : « quatre médicaments ont assuré la croissance de Merck dont le Recombivax HB ».

Pour Aventis-Pasteur-Mérieux, le géant français, 40 % du chiffre d'affaires reposait sur le vaccin star contre l'hépatite B. Cette firme a changé cinq fois de nom en dix ans, et donc de propriétaire, au gré des fusions-acquisitions-prises de participations, d'un meccano complexe qui s'est résumé à un transfert des activités vaccins du vénérable Institut Pasteur pour entrer dans le giron de la multinationale Rhône-Poulenc. Cette dernière affirme dans ses rapports annuels : « Quand Pasteur vaccine partout dans le monde, c'est bon pour la santé, c'est bon pour ses actionnaires. »

On remarque l'adjonction du sigle MSD lors du dernier baptême. La firme américaine Merck, MSD, s'est alliée à Pasteur. Explications : trois a toujours été un mauvais chiffre pour mener une guerre. À Lyon, Pasteur-Mérieux se faisait du souci, son Genhevac B élaboré à partir de cellules de hamster est encore trop long à fabriquer, du moins plus long que celui de ses deux concurrents qui ont opté pour la levure. Merck, de son côté, aurait bien aimé vendre son vaccin en Europe mais n'avait pas un réseau solide pour le diffuser. Pendant ce temps, SKB remportait des parts de marché dans le monde entier et commençait à faire de l'ombre aux deux poids lourds du vaccin.

Face au danger, Pasteur-Mérieux et Merck décident de s'allier pour faire front. Dès 1991, les deux firmes s'associent sous forme de joint-venture, chacune amenant la moitié des billes. Pasteur accède au vaccin hépatite B, le Recombivax HB (commercialisé en Europe sous le nom d'HB Vax DNA), et peut aussi distribuer ses produits aux États-Unis. Le laboratoire américain bénéficie des réseaux d'implantation du lyonnais sur l'Europe. Les négociations sont ardues et Bruxelles donne rapidement son feu vert le 6 octobre 1994. Dans l'industrie du vaccin, on n'est pas rancunier. À voir les dirigeants de Merck et de PasteurMérieux se congratuler et se souhaiter les meilleures choses du monde, on en oublierait presque que, dix ans plus tôt, les deux firmes s'étripaient sur la place publique sur le vaccin pseudo-contaminé par le sida.

Quand Pasteur met au point son premier vaccin transgénique à base de cellules de hamster chinois dans les années 80, ses chercheurs claironnent, études à l'appui, que ce nouveau vaccin est encore plus vaccinant que ceux de la concurrence (SKB et MSD). En jargon médical : « Il est plus riche en protéines Pré S. » Merck sort l'artillerie et le professeur Maurice Hilleman se demande, innocemment, dans la prestigieuse revue Nature, si « l'utilisation de vaccin à partir de cellules de hamster ne soulève pas des questions sur son innocuité chez l'homme dans la mesure où ces cellules sont cancérisées ». Cette alliance des frères ennemis en 1994 a fait sourire plus d'un scientifique. Surtout chez SmithKline-Beecham, le nouvel ennemi, qui a longtemps fait figure de petite pointure face aux deux mastodontes. A Rixensart, en Belgique, siège de SB Biologicals, la division vaccin mondiale, on bénit chaque jour l'invention du vaccin recombinant hépatite B. En six ans, le nain est devenu un géant de la vaccination. Entre 1990 et 1996, le chiffre d'affaires de la division a été multiplié par dix, passant de 500 millions à 5 milliards de francs ! Le responsable ? L'Engerix B. Pour la seule année 1994, ce champion engrangeait la somme colossale de 4 milliards de francs. S'il n'y avait pas eu ce vaccin, ou si la firme avait raté son investissement, la division vaccin aurait été abandonnée par le groupe.

Le gâteau hépatite B était tellement copieux que la firme était en procès avec l'un de ses sous-traitants, la firme biotechnologique Biogen, pour renégocier les royalties. C'est peu de dire que 1994-95 restera une année exceptionnelle pour la firme SmithKline-Beecham. Profitant de la croisade lancée par le secrétaire d'État à la Santé, Philippe DousteBlazy, l'industriel a vu ses ventes de vaccins (essentiellement l'hépatite B) multipliées par... cinq en un an, soit un bond fabuleux de 153 à 733 millions de francs 15. L'apport de cash français a dopé de 20 % le chiffre d'affaires vaccin de la firme anglo-américaine. Elle a raflé le marché des collèges français et 70 % du marché de la vaccination hépatite B contre 20 % l'année précédente. En guise de récompense, le gouvernement juppé adjugera à SmithKline-Beecham le titre envié de premier contributeur à la taxe pharmaceutique pour 1995. À 150 millions de francs la contribution, le jeu en valait la chandelle (cette somme n'a d'ailleurs jamais été payée, la firme a porté l'affaire devant la Commission européenne).

Un avenir mirifique

En 1994, l'Agence du médicament enregistrait une domination totale de la prescription du vaccin de l'hépatite B sur les autres vaccins : 60 % des ventes contre la moitié l'année précédente. Explications. Sur 100 doses vendues, on trouvait

- 60 vaccins hépatite B

- 13 vaccins grippaux

- 11 vaccins pentavalents

- 3 vaccins polio

- 2 vaccins haemophilus.

Depuis cette date, si l'on additionne les chiffres de ventes des trois multinationales, le vaccin de l'hépatite B continuerait d'être le numéro un de sa catégorie, entre 7 et 8 milliards de francs, soit un peu moins de la moitié du marché de la vaccination mondiale. Pour être tout à fait exact, ce vaccin est le plus vendu dans les... pays occidentaux.

Pour les naïfs qui pensent que les vaccins sont destinés avant tout aux pays du tiers-monde, rappelons que 75 % des vaccins sont commercialisés à parts égales entre les États-Unis et l'Europe. Exactement l'inverse de la répartition des maladies dans le monde, où 95 % des maladies virales touchent les pays du tiers-monde. Pour avoir une idée des doses fournies à l'époque dans les pays pauvres, prenons les chiffres de SKB (Internet, serveur officiel). La firme a cédé à l'OMS et à l'Unicef (entre 1991 et 1995) 2,2 millions de doses de vaccin hépatite B, 60 millions de doses de vaccin rougeole et 830 millions pour la polio.

Le vaccin miracle est trop cher pour les pauvres et ses acheteurs internationaux. L'OMS le reconnaît dans les textes de son serveur Internet : « Les doses sont encore hors de portée des pays africains. » La révolution génétique du vaccin de l'hépatite B ne profite pas à tout le monde. Un constat partagé par beaucoup de partisans des bienfaits de la vaccination.

Il faut être lucide : quand bien même elles le voudraient - rêvons un peu -,les firmes ne peuvent pas brader leurs vaccins au tiers-monde. Elles plieraient boutique. En revanche, affirmer que l'on va éradiquer le virus dans le monde grâce à ce vaccin relève du cynisme le plus total. Cela ne sera jamais possible économiquement, du moins tant que les prix de vente resteront à ce niveau.

Dans l'introduction à l'excellent ouvrage L'Histoire des vaccinations 16, on apprend : « La biologie moléculaire a pourvu les laboratoires d'outils d'analyse performants qui relèguent les préparations vaccinales au rayon des antiquités. Les vaccins sont devenus des produits de haute technicité, des vaccins trop parfaits, reconnaît le docteur Charles Mérieux, et qui risquent de devenir des produits de luxe. Ces anciens remèdes du pauvre, administrés par des cohortes d'agents sanitaires rapidement entraînés, se transforment en produits impeccables dont les prix s'envolent. Si l'on excepte de petites productions locales, le marché est aux mains de trois ou quatre trusts qui espèrent diviser le marché mais n'entendent pas continuer l'ancienne politique du prix coûtant (...). Paradoxe de notre temps, les vaccins risquent de ne plus être bons pour le tiers-monde, et l'idéal de la prévention collective ne caractérisera plus une médecine désormais à deux vitesses. »Le vaccin de l'hépatite B a ouvert la voie à la recherche sur une foule d'autres vaccins. Citons pêle-mêle : l'acné, l'eczéma, le zona, le sida. Et ce n'est qu'un début. Les actionnaires voient danser les dollars. Les prévisionnistes des trois grandes firmes tablent sur des hausses de marché vertigineuses. Les analystes de SmithKline-Beecham prévoyaient, en mai 1996, un marché de plus de 80 milliards de francs. À la fin décembre 1996, JeanJacques Bertrand, PDG de Pasteur-Mérieux, tablait sur une croissance du marché de 12 % chaque année pour atteindre le cap fatidique de 100 milliards de francs dans dix ans, à l'horizon 2010 !

Tout aurait pu continuer dans le meilleur des mondes si un grain de sable n'avait pas enrayé la machine.

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